«Mon beau château»
(extrait)
J'habite une demeure dont les fenêtres s'agrandissent, que le ciel use, un palais bruissant de sable fin qui s'effrite sans fin. Je l'entends chuchoter nuit et jour, fredonner des airs légers de puces aphones et d'étoffe froissée. Il s'effondre en chantant. C'est un château aux murs croustillants d'étincelles, planté de plumes sales en guise de fanions, un vrai château de sable, un monument d'enfance, et moi, la châtelaine oisive, j'en suis fière, j'y suis bien: je ne le quitterais pas pour tous vos palaces de pierre. Quelle merveille de n'avoir rien à faire sinon flâner de salle en salle en écoutant crisser le sable sous ses pas ! Le facteur, comme il n'a plus de lettres pour moi, cet homme bienveillant, m'amène de temps à autre une poignée de sable, un peu d'eau et quelques larges coquillages: Où dois-je les placer ? Que réparer d'abord ? demande-t-il inquiet. Vos marches se délitent, vos tours s'émoussent et votre grand salon n'est plus qu'un vaste lit à ciel ouvert !… Je l'emmène gentiment dans la salle des seaux, musée des pelles et des râteaux: J'ai déjà tellement travaillé, lui dis-je en écoutant glisser une coulée de temps. C'est si bon d'être en vacances ! J'habite une demeure où les jours ne se ressemblent pas, un palais frémissant de poussière chancelante. La pluie le ravine, le soleil et le vent l'allègent allègrement. Ses formes fondent, se lissent et s'adoucissent — comme les miennes, ma chère ! C'est ainsi que je l'aime. Et mon enfance s'éternise. Ame de mon château et vous, mes os légers et blancs comme du bois flotté, dites à ceux qui viendront demain sur cette dune: «Il n'est de vrai château que de sable, de temps heureux que celui que l'on perd.»
Anne-Lou Steininger